L'édito du Président

 

Prière d'insérer

Libre propos de Christian Chassériaud

(source : ASH Magazine, n°24, novembre/décembre 2007, p. 57)

 

 


 

"  Le président de la République a souhaité que se tienne un « Grenelle de l'insertion ». Une initiative d'ampleur nationale, lancée fin novembre, que le Haut Commissaire aux solidarités actives contre la pauvreté a été chargé de mener jusqu'à son terme prévu au printemps prochain. Les acteurs de l'insertion sont ainsi invités à se mettre tous autour d'une table pour échanger, confronter, inventer, trouver des consensus nouveaux. Avec pour objectif de réduire d'un tiers la pauvreté d'ici à 2012.

L'intention est louable. Mais on sait que le « i » du RMI - revenu minimum d'insertion - est bien ce qui pose problème depuis sa création. Ce dispositif, conçu à l'origine pour éviter la grande pauvreté, s'est en effet progressivement dénaturé. On en est même venu à s'en méfier. Pourtant, il voulait s'inscrire dans une démarche de solidarité active. N'allait-on pas, grâce à lui, donner un revenu minimum à ceux qui n'avaient rien ? Dans le même temps, un contrat d'insertion devait être proposé à ceux qui ne trouvaient plus leur place clans cette société. Autour de ce dispositif, de véritables innovations économiques et sociales ont vu le jour au fil des ans, à l'initiative de nombreux acteurs de terrain qui ont fait la preuve de leur inventivité sociale. Mais tout cela n'a pas suffi pour que le RMI obtienne le succès attendu. Il s'est progressivement englué dans une gestion bureaucratique qui a étouffé ce qui pouvait faire une grande partie de son utilité : à savoir que la société, qui avait su exclure, allait aussi savoir se mobiliser et s'engager pour permettre l'intégration sociale et professionnelle des bénéficiaires du dispositif à travers de nombreuses offres d'insertion. Ce rendez-vous a malheureusement été manqué. Les offres ont peiné à être à la hauteur et les contrats d'insertion sont devenus des coquilles de plus en plus vides, faisant petit à petit perdre le sens même de la relation contractuelle.

Plusieurs raisons expliquent cette tombée en désuétude du contrat d'insertion. Parmi elles, j'en retiendrai particulièrement une qui me semble avoir été un des principaux pièges auquel s'est heurté le dispositif : le marquage social des bénéficiaires et leur stigmatisation. Au lieu d'être le signe d'une véritable promotion sociale, le RMI est devenu l'ingrédient principal d'une dévalorisation des personnes. Même si le revenu minimum amenait une aide financière conséquente, l'insertion est vite devenue synonyme de honte sociale, d'une forme moderne de mise au ban de la société. A travers la désignation de « Rmiste » se profilait ainsi tout un groupe social regardé avec méfiance. Le public « Rmiste » était celui qui avait échoué. On retrouvait trace de ces échecs dans les parcours de vie des bénéficiaires. Et de fil en aiguille, ces personnes devenaient les seules responsables de leurs insuccès. On est alors tombé dans le travers du contrôle social de cette population. Sur fond de hantise des fraudeurs, l'important était de savoir si telle ou telle personne méritait bien son allocation. On a ainsi vu des départements faire ouvertement la chasse aux « mauvais Rmistes ». Avec pour effet d'installer dans l'opinion un soupçon supplémentaire vis-à-vis de l'ensemble des personnes concernées. Ce sentiment était tellement présent lors de la dernière élection présidentielle que l'unique souci d'une grande partie des candidats a été de rassurer l'électoral sur leur volonté de continuer la chasse aux fraudeurs : faux chômeurs, faux Rmistes, faux assistés profitant - selon eux - indûment du système.

Aujourd'hui, avec le « Grenelle de l'insertion », nous pouvons entrer dans une nouvelle ère. Ses lignes de force : un affichage politique de réduction d'un tiers de la pauvreté en France et une expérimentation sociale avec des appels à projet en vue de favoriser la mise en synergie des moyens. Les intentions sont plus que bonnes car le recul de la pauvreté signifierait une augmentation du bien-être social des plus défavorisés. Mais il va falloir être vigilant sur le comment et sur les moyens qui seront dédiés à cet objectif social. Pas question, en effet, de ne s'intéresser qu'aux personnes pauvres les plus compétentes au regard des exigences de ce futur marché de l'insertion. Le revenu de solidarité active doit prendre en compte tous les pauvres, y compris ceux vis-à-vis desquels on ne sait plus depuis longtemps que faire et comment faire. En outre, il est évident que cette ambitieuse politique publique doit être dotée des moyens nécessaires sans lesquels elle ne restera qu'un vœu pieux. Enfin, faire reculer la pauvreté est un objectif prioritaire qui doit s'imposer à toutes les administrations d'Etat comme à toutes les collectivités locales. Il ne faut plus qu'elles considèrent les personnes pauvres comme des charges supplémentaires mais comme les détentrices de richesses et de potentialités qu'il s'agit, individuellement et collectivement, de mobiliser et d'accompagner.  
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