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Édito
L’
étude d'un fait social en tant qu'objet est avant tout à
définir pour lui donner une légitimité et le
distinguer de l'idée... souvent pré-conçue.
Le " fait religieux et le
travail social " … une association qui demande à
être clarifiée, notamment dans un contexte si incertain
quant aux délimitations entre les sphères publiques et
privées, entre l'Etat et les religions.
Le fait religieux peut-il être étudié comme un fait social ?
Penser au fait religieux,
c'est penser au social, au lien, à l'union, à la
déliaison. Tout cela montre que finalement la religion n'est pas
que le bien, c'est aussi le mal, elle est mystérieuse et par
moment difficilement compréhensible. Plutôt que de
définir tous les termes focalisons-nous à quelques
uns… tout d'abord le social, c'est quoi ? Le social peut
renvoyer à différentes réalités : le
caractère informel d'une réunion, une attitude altruiste,
ou tout ce qui dérive du contact d'autres personnes. Le social,
c'est l'interaction, une interrelation mutuelle. Pour Max Weber est
sociale : " une situation où les individus orientent leur action
les uns envers les autres " (Plon, économie et
société, 1971).
Maintenant, qu'est-ce qu'un
fait social ? Si on se réfère au père fondateur de
la sociologie française, E. Durkheim, pour lui la
société est un phénomène suis generis,
c'est-à-dire quelque chose qui manifeste une
réalité massive qu'on ne peut pas réduire ou
traduire en d'autres termes. Il définit les " faits
sociaux comme des choses ". Une chose est un objet non naturellement
compénétrable par l'esprit et que l'esprit ne peut saisir
qu'en sortant de lui-même. En définissant les faits
sociaux comme des choses, il voulait dire par-là qu'ils ont une
existence en dehors de nous-mêmes. Un fait social peut être
indépendant de l'individu ; il n'a pas besoin de sa
présence pour se manifester. Le fait social représente "
un certain état de l'âme collective ". L'autre
critère permettant de définir le fait social est son
caractère contraignant, avec un système de normes
établies pour et par la société et qui n'est que
rarement modifiable autrement que par un bouleversement social. Les
faits sociaux s'imposent donc à nous et non le contraire.
Le fait social, la chose,
c'est ce contre quoi on peut se jeter en vain, comme le souligne Peter
Berger, " ce qui est là en dépit de nos désirs et
de nos espoirs, qui finit par nous tomber sur la tête, nous tuer
" ou nous sauver. Si l'on suit l'exemple de Durkheim, la
société s'impose à nous, elle est là, on ne
peut pas la nier, on doit la prendre en compte, de même que la
religion, elle s'impose à nous. Qu'en est-il donc des questions
religieuses dans le champ de l'intervention sociale. Si la
société nous est extérieure, elle nous entoure et
enveloppe notre existence, que dire de la religion ? La religion serait
elle également " une chose " au sens Durkheim ? Peut on dire que
le fait religieux est un fait social ? Et pourtant, Emile Durkheim
distingue la religion des autres faits sociaux par son contenu, et plus
précisément par la séparation qu'elle effectue
entre deux mondes: visible/invisible, naturel/surnaturel,
temporel/spirituel, humain/suprahumain, etc...
Comment définir " le fait religieux ? "
Etymologiquement, le terme "
religion " n'existe pas en dehors de la sphère latine et
à l'intérieur de cette sphère, il y a débat
sur l'origine du mot lui-même. Ainsi, " religion " serait issu du
mot latin religare qui signifie " lier " ou " relier " (à Dieu),
ou d'un autre mot latin, religere qui signifie " récolter,
recueillir, accomplir avec minutie ", mettant en valeur le respect de
la tradition et l'exécution scrupuleuse des rites.
Pour Durkheim, la religion est
une chose éminemment sociale. Dans les formes
élémentaires de la vie religieuse, il a cherché
à saisir l'essence du phénomène religieux. Pour
lui le sacré est " une production du groupe à partir du
moment où celui-ci est pensé lui-même comme un tout
indivisible s'enracinant dans le passé uni dans un
présent et un devenir. La forme de dieu importe peu, l'essentiel
serait ailleurs. Les représentations religieuses sont des
représentations collectives qui expriment des
réalités collectives, ce sont des manières d'agir
qui prennent naissance au sein des groupes, destinées à
entretenir certains mentaux. De même Karl Marx envisage la
religion comme une idéologie, " l'opium du peuple ". La religion
est vue comme une production non-matérielle des
sociétés engendrant des rapports sociaux et politiques
spécifiques.
En outre, dans son ouvrage
Sociologie religieuse (1850), Engels soutient que toute religion est un
" déguisement " d'intérêts de classes sociales qui
alimente ainsi la lutte des classes.
La religion serait de ce fait,
créatrice de liens sociaux et fournirait une explication globale
du monde... voire des réponses collectives aux maux
individuels ...
Tout cela est trop bien
large parce que les religions ne sont pas les seules à
contribuer au lien social ou à fournir un sens à la vie,
comme l'ont montré les philosophies laïques.
Pourquoi s'intéresser alors au fait religieux dans le cadre du travail social ?
Cette réalité
empirique, au delà des limites objectives de la nature et de
l'homme, intervient constamment et de plus en plus " violemment " dans
nos sphères publiques, voire privée, se mêlant
ainsi à l'économique, au politique …
Cryances et pratiques,
intégrées, depuis ses origines, au travail social, se
rapportent à des réalités communautaires qui nous
parlent de sacré, d'absolu, de liberté,
d'intouchabilité...
Comment faire alors
l'articulation entre cet intouchable de la part sacrée, qui ne
peut faire l'objet ni de critiques, ni de sanctions et qui risque alors
de devenir tout puissant … intangible … et cette
vulnérabilité palpable quand le fait religieux vient
interroger nos politiques, nos institutions, nos pratiques, nos propres
croyances … notre relation au Monde et aux Autres, à
l'Autre ?
Ce numéro 128 de la
revue Forum nous emmène aux " pays " complexes et
pluridimmentionnels du " fait religieux " en questionnant le travail
social des origines et les positions actuelles de ses acteurs, de la
sélection en formation à l'exercice professionnel en
passant pas la formation des travailleurs sociaux.
Des concepts clés
fondent les contributions ici rassemblées …
identité et pluralité des origines, appartenance
communautaire et communautés d'expériences
partagées, discrimination ethnique et visions du monde,
exclusion sociale-relégation urbaine- déclassement social
et reconnaissances socio-culturelles... des concepts (au) singuliers et
des notions (au) plurielles qui matérialisent bien l'art de
l'articulation.
Comprendre ce fait social
à travers différents prismes ; l'observer par le
kaléïdoscope des métissages codés et
décodés ; l'étudier via différentes
échelles, du national au village, du quartier jusqu'à la
rue … et envisager, pourquoi pas, des possibles : une double,
voire une pluriculture, une volonté d'intégration
légitimée, des capacités à
reconnaître les valeurs plurielles comme
complémentaires… sans tomber dans des extrêmes
déshumanisant, entre assimiler et expulser...
En fait, ce numéro nous
lance un défi : réussir à se définir
à la fois indépendamment et de façon
articulée à l'Autre… dans le sens d'une
sacralisation de l'humanité et de la dignité de chacun...
Isabelle Fiand, Assistante sociale, formatrice, responsable de filière assistants de service social.
Emmanuel
Jovelin, Directeur adjoint de l’Institut Social de Lille, Maître de
Conférences en sociologie (UCL), Directeur du pôle formations
supérieures, Recherches et Coopérations internationales, Responsable du
Groupe d'Etudes et de Recherches en Travail Social (GERTS), Membre du
CPN/TEPP, université d'Evry val d'Essonne.
Sommaire du dossier :
Former les travailleurs sociaux à la compréhension du fait religieux. | Faïza Guélamine
La cohésion sociale au
risque de la formation des travailleurs sociaux : quand
l’actualité du fait religieux interpelle la qualification
des professionnels. | Gérard Schaefer
Madeleine Delbrel et le travail social, pionnière mais missionnaire. | Yohann Abiven
Le drame de l’humanisme face au fait religieux. | Hervé Drouard
Réaction d’une mécréante. | Michelle Dubromelle
Identifications religieuses et
jeunes issus de l’immigration : une recherche menée avec
les travailleurs sociaux de Schaerbeek (Bruxelles). | Ural Manço
Entre tactique, dissimulation
et identité. - Digression autour de la question des candidatures
aux concours d’entrée des centres de formation en travail
social des jeunes femmes portant le foulard. | Chantal Mazaeff
Travail social et religions : le temps des paradoxes. | Jean-René Loubat
L’emprise du religieux dans la mise en place des Écoles en Travail Social. | Patrick Menchi
Violence et religion. Une contribution à l’explication de leur rapport. | Karsten Laudien
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> Télécharger les sommaires du numéro et de la rubrique " Chercher, lire, voir, entendre "
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