L'édito du Président

Les défis de l'agitation politique

mai 2009

 


Après la crise financière qui a profondément marqué notre économie et nos esprits, nous sommes face aujourd’hui aux retombées sociales : suppression d’emplois dans de nombreuses
petites et grandes entreprises, précarisation d’une importante partie des salariés, insertion  professionnelle des jeunes de plus en plus difficile… Cette crise de l’emploi s’accompagne d’effets importants sur un ensemble de questions sociales : augmentation mais surtout creusement de la pauvreté, intolérance dans l’accueil des immigrés, dégradation lente de nos quartiers périphériques, violences multiples, exclusion sociale des marginaux, tensions insupportables dans nos prisons plus que surpeuplées.

Le bilan des deux années du nouveau Président de la République est un bilan triste qui s’accompagne d’un mécontentement et d’une peur générale. La crédibilité de la fonction politique est atteinte gravement et l’impression dominante est bien celle d’un colmatage permanent, mais non suffisant, d’un grand paquebot qui prend l’eau de toute part. Les citoyens doutent de plus en plus de la capacité de nos élus à relever les défis autour des grandes questions sociales et économiques. La campagne pour les élections européennes mobilise peu les citoyens, alors que l’Europe s’enfonce dans des difficultés liées aux retombées de la crise financière sur les économies des pays membres.

L’action même de l’Etat devient de plus en plus floue. En matière de décisions publiques, l’opposition permanente Etat/collectivités territoriales témoigne d’une fracture profonde dans la gestion de l’unité nationale et du modèle républicain. Plusieurs puissances publiques s’opposent les unes aux autres sur des questions de compétences dont les enjeux sont pourtant essentiels au devenir de notre pays. On sent de nombreux flottements dans les interventions publiques qui relèvent plus de l’impuissance publique que d’un projet élaboré et cohérent.

Prenons l’exemple de l’annonce du « plan jeunes » par le Président de la République. Personne ne nie depuis des années le malaise d’une jeunesse qui erre dans nos universités et qui « rouille » au pied de nos immeubles de banlieues, une jeunesse qui a mal à son avenir. Tout le monde est d’accord pour faire quelque chose, pour rechercher des réponses qui vont au-delà d’annonces dont les effets sont à court terme. Le Président de la République a indiqué les mesures que lui et son gouvernement allaient prendre en direction des jeunes de moins de 25 ans : développement de l’apprentissage, des contrats de professionnalisation, rémunération des stages dès la fin du deuxième mois, etc. Mais rien en ce qui concerne les moyens mis à la disposition d’une telle politique nationale. Ce plan jeunes a été concocté en catimini : ni les conseils régionaux compétents en matière de formation professionnelle, ni les branches professionnelles des différents secteurs d’activités n’ont été associés en amont à la réflexion autour de ce plan. Plus grave encore, une partie des administrations centrales de l’Etat a appris par la presse les mesures de ce plan jeunes, alors qu’elles sont directement concernées à travers les responsabilités qu’elles ont sur la question.

Prenons un exemple, celui de la gratification des stages à partir de la fin du deuxième mois pour les jeunes de moins de 25 ans. Si cette décision est bonne, car répondant à la précarité montante des stagiaires, on souhaiterait connaître où sont les moyens financiers qui vont permettre son application. Dans toutes les formations sociales, les stages représentent une partie importante de la formation des futurs travailleurs sociaux. Depuis l’application de la directive européenne de l’année dernière pour la gratification de tous les stages supérieurs à 3 mois, on a vu les difficultés pour sa mise en place dues au manque de moyens financiers non  prévus pour gratifier. L’annonce présidentielle ramène les trois mois de stage à deux, ce qui signifie que tous les stages vont être concernés par cette gratification. Mais tout cela avec quels moyens mis à disposition ? Lorsque l’on sait que tous les stages se réalisent en quasi-totalité dans des structures publiques ou privées financées par des fonds publics, on devine les impasses vers lesquelles nous nous acheminons : pas de crédits prévus dans les budgets des établissements et des services, donc moins de stages pour accueillir des stagiaires gratifiés. Si rien n’est fait rapidement pour résoudre cette question, c’est bien tout le dispositif de formation des travailleurs sociaux qui risque de s’enrayer. Les effets en seront l’arrêt des formations pour de nombreux stagiaires, ce qui signifie leur renvoi dans la case « chômage des primo demandeurs d’emploi ».

Face à de telles situations, l’effet de surprise est donc grand et rien ne permet aujourd’hui de le limiter. De telles annonces non préparées conduisent inévitablement dans des impasses qui vont dans le sens opposé à la réussite d’un plan jeunes pourtant devenu indispensable. Il existe donc bien un véritable problème de gouvernance de la chose publique dans un moment où les crises se généralisent et où les horizons s’assombrissent. L’agitation présidentielle et gouvernementale est loin d’être un mode de gouvernement crédible et capable de produire les fruits escomptés.


Il est temps et il est urgent de reconstruire une société bâtie sur des principes de justice sociale, de partage équitable, et de permettre à tous de pouvoir se projeter au-delà de la seule perspective liée à la « montée des incertitudes » (titre du dernier ouvrage de Robert CASTEL).

Il n’est pas possible d’assister plus longtemps à cette lente dégradation qui est aussi synonyme d’une poursuite annoncée d’une casse humaine intolérable. Le modèle capitaliste a montré ses limites tant du point de vue économique que social. Il est venu le temps d’inventer un autre modèle de société où la primauté de l’humain dans toutes ses dimensions sera restaurée.
Un réseau comme celui de l’AFORTS, qui prépare à des métiers de l’humain, ne peut s’inscrire que dans une telle perspective fondée sur des valeurs où le « vivre ensemble » prévaut sur toutes les démarches qui développent et consolident les démarches individualistes.


Christian CHASSÉRIAUD, Président de l'AFORTS